Il existe, au détour de nos vieux quartiers, des sentinelles
qui ne portent pas d’uniforme. On les croise chaque matin sans toujours deviner
que leurs mains, leurs voix ou leurs regards sont les derniers remparts contre
l'oubli.
Ce sont les Gardiens de la Mémoire.
Ils sont dans le secret des boiseries que le menuisier
caresse pour en réveiller le veinage. Ils habitent le brouhaha chaleureux du tenancier
de café, ce port d’attache où les confidences s’échangent comme une monnaie
précieuse. On les devine dans le geste précis du barbier, maniant la lame comme
on efface les traces d’une nuit trop longue, ou dans l’odeur de plomb et de
papier de l’imprimeur, fixant pour l’éternité ce qui n’était qu’une pensée
fugace.
La mémoire est une matière vivante, une étoffe que la couturière
reprise avec une patience infinie, une mécanique que le garagiste écoute battre
comme un cœur fatigué. Elle se niche dans les salles de classe où l’enseignant
transmet les mots de demain, et dans le silence des rayons où le bibliothécaire
et l’archiviste veillent sur les récits du monde.
Ces gardiens sont partout. L’aubergiste et l’hôtelier
offrent un refuge à nos voyages, le photographe fige l'éphémère d'un sourire,
et l’écrivain, dans le secret de son encre, tente de tisser tous ces fils pour
en faire un manteau qui nous protège du froid du temps.
Ce qui les unit, par-delà leurs outils et leurs
savoir-faire, c’est cette conscience aiguë que rien ne doit se perdre. Ils
savent que chaque objet, chaque lieu, chaque geste porte en lui l’écho de ceux
qui nous ont précédés. En réparant une roue, en servant un verre, en classant
un document ou en cousant un ourlet, ils ne font pas que travailler : ils
maintiennent le lien. Ils sont le ciment invisible qui relie les habitants
d'une même rue, d'un même quartier, d'une même histoire.
C’est à eux, les artisans de l'invisible, les veilleurs de
nos racines, les humbles bâtisseurs de notre futur que nous devons la
persistance de notre âme commune.
Car tant qu’il restera un regard pour se souvenir et une
main pour restaurer, la ville restera vivante.
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