28 juin 1914 – Le cristal fêlé



« Il est vingt-deux heures. La maison est plongée dans cette pénombre bleutée que j'aime tant, celle qui précède le moment où l'on souffle la dernière lampe. Mais ce soir, l'air semble chargé d'électricité, comme avant un orage qui ne veut pas éclater.

Tout a commencé au dîner. Victor est arrivé en retard, le journal froissé sous le bras, le visage plus sombre que d'ordinaire. "Ils ont tué l'archiduc", a-t-il lancé sans même saluer.

Mon père a continué de découper son rôti avec cette précision chirurgicale qu’il met en toute chose. "Les Serbes sont des têtes brûlées, Victor. L’Autriche fera les gros yeux, on signera trois protocoles et les notaires auront encore du travail. Mange ta viande."

J'ai regardé Louise. Elle ne s'intéresse pas à la géopolitique, mais elle a ce sens de l'instinct. Elle a posé sa fourchette. Ses yeux ont fait le tour de la table, s'arrêtant sur les boiseries, sur l'argenterie, sur moi. Elle a eu ce petit frisson que l'on a quand quelqu'un marche sur votre tombe. Elle a compris, je crois, que ce n'était pas un homme qui était mort à Sarajevo, mais une certaine idée du silence.

Après le repas, j'ai essayé de l'emmener au jardin pour lui montrer l'avancement de mes croquis pour la véranda. Je lui parlais de verrières, de lumière zénithale, de l'harmonie entre la pierre et le fer forgé. Elle m'écoutait, mais son regard restait accroché au fleuve, là où l'eau devient noire.

« Auguste, m'a-t-elle dit, tu crois que les maisons peuvent nous protéger de tout ? »

Je n'ai pas su quoi répondre. En tant qu'architecte, ma réponse aurait dû être un "oui" catégorique. Mais ce soir, en ouvrant ce carnet, je remarque une chose étrange : j'ai renversé une goutte d'encre sur la page. Elle s'est étalée en une tache sombre, une étoile noire qui défigure mon beau papier blanc. C'est exactement ce que je ressens. Une tache sur l'été. »

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog